Wednesday, December 07, 2005

Comment devient-on un jihadiste?

Deux faits d'actualité récents viennent une nouvelle fois mettre en lumière le phénomène inquiétant de l'engagement jihadiste de jeunes Européens, convertis à l'islamisme le plus radical. Muriel Degauque, jeune femme belge de 38 ans, s'est fait exploser lors d'un attentat suicide en Irak, le 9 novembre dernier, devenant ainsi la première femme kamikaze occidentale. Lionel Dumont, dont le procès se déroule en ce moment devant la cour d'assises de Douai, est lui aussi un converti à l'islam, membre du "gang de Roubaix". Au-delà de leurs itinéraires individuels, ces deux exemples posent une question brûlante pour l'avenir des sociétés occidentales, en proie au réveil de l'islam : comment l'Europe est-elle devenue une terre de recrutement du jihad ? Et comment combattre ce phénomène ?

"Donner un sens à ma vie"
Les portraits de Lionel Dumont et de Muriel Degauque, dressés par les médias français et belges, font apparaître plusieurs similitudes. Tous deux sont issus de familles catholiques modestes. Dans les deux cas, la conversion à l'islam apparaît comme la réponse à une recherche de sens et comme un engagement, beaucoup plus politique que spirituel. Dumont déclare ainsi à un journaliste français, venu l'interviewer dans sa cellule en Bosnie : "A vingt ans, on s'aperçoit que le monde n'est pas rose. L'islam m'a évité la drogue et toutes ces conneries et a donné un sens à ma vie" 1.
Chez Degauque également, la conversion est vécue comme une sorte de rédemption, après plusieurs années d'expérience de la drogue et de sentiment d'échec. Toutefois, ces similitudes ne suffisent pas à éclairer les motivations des deux jeunes jihadistes, et laissent de nombreuses questions sans réponse. Il est frappant de constater - à travers l'analyse de ces deux exemples d'actualité - combien l'islamisme demeure encore une énigme pour beaucoup d'observateurs occidentaux.
La multiplicité des interprétations du phénomène islamiste est apparue de manière flagrante dans le cas de Lionel Dumont. Ainsi, lors du procès du gang de Roubaix en 2001, l'accusation opta pour la thèse d'une "entreprise criminelle" de droit commun, considérant que l'islam jouait uniquement le rôle d'un "alibi culturel" 2. Les accusés jouèrent le jeu, en se présentant comme des "paumés" et en niant tout engagement jihadiste... Les policiers français qui ont étudié l'affaire restent, eux, persuadés qu'il s'agissait bien d'une entreprise terroriste à motivation idéologique.

Une révolte contre l'Occident
L'engagement politique ne fait pourtant aucun doute dans le cas de Lionel Dumont, qui s'est converti à l'islam en 1993, après avoir fait son service militaire à Djibouti et s'être porté volontaire pour une mission humanitaire en Somalie. Il en est revenu, selon les témoignages de plusieurs journalistes qui l'ont rencontré, "révolté contre l'occident".
Ce qui n'empêche pas le journaliste Jean Hatzfeld de relativiser l'importance de l'islam dans l'itinéraire de Dumont. "Il avait besoin d'un engagement. En d'autres temps, il aurait pu être anarchiste, maoïste ou trotskiste. L'islam n'a été que conjoncturel dans son itinéraire" 3.
L'analyse de ce journaliste ne permet pas de comprendre pourquoi Dumont est devenu un soldat au service du jihad, et pas un simple militant d'une cause politique. Comme d'autres analyses du phénomène islamiste, celle-ci pèche par simplification et par incompréhension de penser la spécificité de l'islamisme, qui est toujours ramené à des catégories connues.
Cette spécificité apparaît bien dans les deux exemples que nous avons évoqués, ceux de Lionel Dumont et de Muriel Degauque. Tous deux se sont convertis à l'islam, mais ils ont été beaucoup plus loin que la majorité des convertis. Comme d'autres jihadistes d'origine européenne non-musulmane, ils ont poussé leur engagement jusqu'à son ultime logique, celle du martyre et du suicide (dans le cas de Degauque) et du jihad et de la prison (dans le cas de Dumont).

Un engagement jusqu'au-boutiste
Cet engagement total et sans limite permet de définir un premier trait distinctif de l'islamisme, par rapport aux autres idéologies politiques du vingtième siècle. On peut être anarchiste, maoïste ou troskiste et rester un bon père de famille, menant une existence rangée et sans écart... C'est le cas de nombreux militants en France et ailleurs, qui sont arrivés à des postes de direction dans le monde de la politique, des médias ou des affaires, sans rien renier de leurs convictions politiques.
L'islamisme, lui, encourage à aller plus loin. "Révolté contre l'occident", Lionel Dumont pousse sa révolte à son extrême limite. Il devient un soldat du jihad, au lieu de se contenter de vivre en bon musulman et de s'intégrer dans une communauté, tout en menant une activité politique... J'ai décrit dans mon livre Le Sabre et le Coran, à partir de l'exemple de la famille Benchellali, impliquée dans les filières tchétchènes, le processus qui conduit certains militants islamistes à pousser leur engagement jusqu'à ses ultimes conséquences 4.
On retrouve chez Dumont et chez Degauque la même logique jusqu'au-boutiste, qui est caractéristique de certains convertis. Alors que de nombreux militants islamistes se contentent de mener un "jihad idéologique", en distribuant des tracts, en encourageant à la conversion et en organisant des manifestations de solidarité avec "la Palestine" ou contre la guerre en Irak, ce type de militantisme "soft" ne suffit pas à des convertis comme Lionel Dumont et Muriel Degauque.

Une idéologie totalitaire
Le deuxième aspect spécifique qui ressort de l'analyse de ces deux cas, est le caractère englobant de l'identité islamiste à laquelle adhèrent certains convertis. Contrairement à ce que pensait le journaliste français qui a interviewé Dumont dans sa cellule en Bosnie, l'islam n'a pas été conjoncturel dans l'itinéraire de Lionel Dumont... Celui-ci aurait pu devenir un militant altermondialiste ou trotskiste, et poursuivre une vie tranquille en France (ou ailleurs). L'engagement politique à gauche, voire à l'extrême-gauche, n'est pas du tout contradictoire avec l'intégration sociale, et peut même constituer un facteur d'ascension sociale.
Mais l'islamisme, à la différence d'autres idéologies politiques, exige un engagement total et sans limite. Car il prone une vision totale et englobante, qui estompe toute distinction entre vie privée et vie publique : pour reprendre l'expression de l'idéologue islamiste Tariq Ramadan, "l'islam est un englobant"... C'est pourquoi le cheminement idéologique des convertis à l'islamisme se caractérise par une rupture totale avec leur environnement, comme l'explique l'islamologue Olivier Roy : "rupture avec le pays d'origine, avec la famille et avec le pays d'accueil" 5.

Une "secte millénariste et suicidaire"
C'est précisément ce caractère "englobant" et totalitaire qui séduit certains convertis européens en proie à la perte de valeurs et à la recherche de sens, qui sont le lot des sociétés occidentales postmodernes. Quand Lionel Dumont explique que "l'islam a donné un sens à [sa] vie", il ne parle pas simplement d'une vague coloration spirituelle, comme peuvent en trouver les convertis européens au bouddhisme, au zen ou aux autres religions New Age... Il s'agit de trouver un sens ultime et définitif, qui ne laisse plus aucune question sans réponse.
C'est là que réside l'attrait puissant et fatal de l'islam - dans sa version radicale islamiste - exercé sur certains convertis européens, dont Dumont et Degauque ne sont que des exemples révélateurs. Cet islam exige la soumission totale de l'individu. Il apporte un système de vie total, sans aucune faille, qui abolit tout zeste de personnalité et d'individualité. On est bien loin de "l'alibi culturel", auquel l'accusation prétendait réduire l'engagement islamiste de Lionel Dumont lors de son procès (par contumace) en 2001...
De ce point de vue, l'islamisme ressemble bien, selon l'analyse d'Al Qaida faite par Olivier Roy, à une "secte millénariste et suicidaire" 6. Pour empêcher d'autres jeunes Européens de suivre les traces de Lionel Dumont et de Muriel Degauque, il faut donc analyser l'idéologie islamiste, afin de combattre tous ceux qui la propagent.
Paul Landau

Notes
1. H. Saberan, "Le jihadiste Dumont jugé pour ses braquages", Libération, 5.12.2005
2. B. Delattre, "Entre terrorisme et grand banditisme", La Libre Belgique 5.12.2005.
3. B. Delattre, "Entre terrorisme et grand banditisme", La Libre Belgique 5.12.2005.
4. P. Landau, Le Sabre et le Coran, Le Rocher 2005, p. 202-3.
5. O. Roy, L'islam mondialisé, Seuil 2002, p. 191.
6. O. Roy, L'islam mondialisé, Seuil 2002, p.203.

2 Comments:

Blogger philmorgan22129805 said...

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Blogger sarahbenson4891 said...

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